Snesup Lille 1

Plaidoyer contre la bulle spéculative de l’édition scientifique

samedi 7 décembre 2013 par Christophe Vuylsteker

L’évaluation des activités de recherche fait la part belle aux publications scientifiques. Qualification, Recrutement, Carrière, Primes, ... Tout repose sur la capacité des chercheurs à construire une liste d’articles dans des revues scientifiques internationales de référence.

Tel le docteur Victor Frankenstein, la normalisation des activités universitaires, la politique d’individualisation de nos rémunérations, la chasse aux appels à projet ont contribué à créer un « homo scientificus » peut être tenté de consacrer son temps plutôt à optimiser son h-index qu’à faire de la bonne recherche.

Simultanément, cette stratégie a nourri une bête encore plus monstrueuse. La presse scientifique s’est abondamment enrichie de cette logique. Les négriers des temps modernes font travailler gratuitement les chercheurs pour remplir les pages d’ouvrages dont ils feront par la suite payer cher l’accès aux étudiants et aux chercheurs par abonnement. Un secteur aussi lucratif fait l’objet d’opérations de fusion-concentration impressionnantes.

Quand on parle de l’indépendance des enseignants-chercheurs, c’est oublier leur servitude volontaire à l’édition scientifique.

Vous trouverez les liens sur trois articles intéressants sur la question de la concentration de l’édition scientifique et des risques qu’elle fait porter sur la diffusion des connaissances :

- Un nouvel éclairage sur la question de l’Open Access :
Privatisation de la publication scientifique et management de la recherche publique au service du chiffre d’affaire de l’édition privée ont crée une véritable bulle spéculative ;
et si elle venait à exploser ?! Tribune dans le Bulletin de la Recherche Scientifique SNTRS, Mai 2013.

- La science menacée par une bulle spéculative (Le monde)

- Main basse sur la science publique : Le « coût de génie » de l’édition scientifique privée

-  L’économie mime la science ?

"Just as Wall Street needs to break the hold of bonus culture, so science must break the tyranny of the luxury journals." (Schekman, prix Nobel 2013 de physiologie).

Son labo ne soumettra plus d’articles à Nature, etc.
Schekman est lui-même éditeur d’un journal scientifique gratuit utilisant une règle inapplicable en sciences sociales : Papers "are discussed by reviewers who are working scientists and accepted if all agree"

http://www.theguardian.com/science/2013/dec/09/nobel-winner-boycott-science-journals

- Quelques points sur la bibliométrie et le fameux Facteur H (point G de l’érotisme masturbatoire de l’Homo Scientificus) :

L’indice h (ou indice de Hirsch) est un indice essayant de quantifier la productivité scientifique et l’impact d’un scientifique en fonction du niveau de citation de ses publications.
Un chercheur a un facteur "H" donné si un nombre "H" de ses articles a reçu au moins "H" citations.

Exemples :

x articles et aucun cité : facteur H = 0
y articles cités y fois ou plus : facteur H = y

Il peut être calculé via des logiciels qui eux-mêmes sont développés par des maisons d’édition comme "Scopus" qui dépend d’Elsevier !
La boucle est bouclée !

ou des moteurs mis en place par google :
Publish or perish Google Scholar
Google Scholar Citations

-  Le célèbre facteur H :

Parce que le H-index est calculé suivant un algorithme, ça semble un calcul objectif et fiable ; sauf qu’on oublie de qualifier les données qu’on lui donne à malaxer.
L’étude des différents textes publiés sur le H-index amène à se poser quelques questions :

1. Quel est le biais lié à la base de données utilisée ? Tout le monde sait que les bases de données ne sont pas exhaustives. Quelle est la base de données universelle qui doit servir au calcul du H-index ? Il n’y en a pas.

2. Quel est le biais lié à la discipline ? Dans une discipline où il y a plus de citations par papier, le H-index sera plus fort.

3. Quel est le biais lié à votre domaine de recherche ? Celui-ci est plus ou moins à la mode. Il est celui d’un nombre plus ou moins important de collègues (autant de citations potentielles).

D’autre biais n’amènent même pas de questionnement tellement ils sont évidents.

Le biais lié à l’age est évident. Plus le chercheur est âgé, plus le H-index monte, ne fait que monter, monter...

Le biais lié à la qualité des publications n’est pas prise en compte. Comment le serait-il ?

Le biais lié au nombre d’auteurs se traduit par des co-signatures "amicales". Si tu cosignes beaucoup tu fais monter ton H-index. Heureux le possesseur d’un appareil de mesure permettant d’obtenir des données indispensables aux collègues. De super technicien, il devient hyper chercheur.

Et enfin, le vrai BIAIS. Que le H-index soit un critère juste ou un critère biaisé ; le but du chercheur va être d’optimiser son h-index et pas nécessairement de faire de la bonne recherche.
http://www.geoceano.fr/accueil/bibliographie/la_bibliometrie

- Connaissez-vous Ike Antkare ? Non ? C’est pourtant l’un des dix premiers chercheurs en science informatique, et il figure parmi les 100 scientifiques les plus renommés du monde, devant Albert Einstein. C’est du moins ainsi qu’il apparaît à partir des mesures de Google Scholar, basé en partie sur la mesure des citations.
En fait, Ike Antkare n’existe pas : il a été inventé par Cyril Labbé, enseignant et chercheur à Grenoble, afin de démontrer l’absurdité de l’évaluation strictement bibliométrique. Il a donc créé de toutes pièces un universitaire, appartenant à un organisme de recherche fictif et auteur d’une centaine d’articles rédigés grâce à un programme qui fabrique des textes ayant les apparences de travaux scientifiques mais qui n’ont rigoureusement aucun sens.

http://evaluation.hypotheses.org/files/2010/12/pdf_IkeAntkareISSI.pdf

- A lire aussi : Comment devenir le chercheur du mois

P Jourde, Le Monde Diplomatique de Décembre 2008.
http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/12/12/891-les-faceties-de-la-bibliometrie

Extraits :

« La scène se déroule loin de la lumière du jour, dans les profondeurs inquiétantes d’un bunker. Berlin en 1945 ? Moscou en 1952 ? Non, Paris, 2008, 3e arrondissement. Dans la salle, non pas des apparatchiks, des bureaucrates couleur de muraille, mais quelques-uns des plus brillants représentants de l’université et des organismes de recherche français : membres du Conseil national des universités (CNU), du comité national du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) et des laboratoires de Paris et d’Ile-de-France. L’élite des intellectuels...

Les graves personnages assis à la tribune, face à cet aréopage de grands esprits, l’annoncent d’emblée : « Nous sommes là pour le pilotage de la recherche. » …

Tout de suite, on est en confiance. Des gens capables d’une telle finesse (Airbus, taureau) ne peuvent qu’effectuer un fin travail d’évaluation. Quant aux chercheurs présents, ils sont censés classer les revues scientifiques (A, B, C). En gros, plus on publie dans de bonnes revues (A), plus on est un bon chercheur. Si vous publiez un article dans une petite revue de Varsovie, peu citée (C), pas bon. Si vous publiez dans une revue américaine à forte diffusion (A), vous êtes nettement plus intelligent et c’est excellent pour votre carrière.

Ajoutons le « facteur d’impact », qui mesure le rapport entre le nombre d’articles citant un chercheur et le nombre d’articles que ce chercheur a publiés, sans compter le facteur H, le facteur G et autres affriolants machins que l’universitaire désormais s’amusera à bricoler pour mesurer sa propre importance. Ça l’occupera. La « bibliométrie », c’est ça...

D’autres s’amusent à calculer la cote d’Aristote et de Platon selon les critères bibliométriques. Très médiocre : ces piètres chercheurs grecs végéteront toute leur vie à des postes subalternes. Emmanuel Kant est mieux noté, mais nettement moins que Dov Gabbay. Albert Einstein ou Mikhaïl Bakhtine auraient du mal à obtenir une augmentation et des crédits de recherche. Le facteur d’impact de Laurent Lafforgue était nul lorsqu’il a obtenu la médaille Fields. Bref, n’importe quoi. »


titre documents joints

Tribune dans BRS

7 décembre 2013
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La science menacée par la bulle spéculative de l’édition

7 décembre 2013
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